Télé Tulpa

Tele Tulpa est un projet de création que nous avons conçu, réalisé et présenté avec le groupe de théâtre Kxsaw üus de Toribio. Ce projet est né de la rencontre de nos deux groupes de théâtre, Soupe aux Cailloux et Kxsaw üus, de l’envie de créer un spectacle ensemble, et de la nécessité partagée de parler de la problématique des cultures de marijuana sur le territoire de Toribio.

Suivent quelques réactions du public récoltées après les représentations:


« Pour résoudre ce problème, il nous faut revenir à ce que nous-même sommes et savons. Il nous faut faire mémoire. Et ce spectacle sert à ça. »
Je voudrais remercier le groupe de théâtre Kxsaw uus pour l’effort qu’il fait de tenter d’éduquer, parce que le théâtre aussi est une manière d’éduquer. On éduque pas seulement dans les collège ou les universités… Et je voudrais aussi vous remercier vous le public, parce que nous avons tous besoin de comprendre mieux la réalité, et le théâtre est une manière de parler de ce qui se passe, de ce que nous sommes en train de vivre. Et dans ce spectacle, nous voyons qu’une autre manière d’éduquer, c’est aussi en partant de ce que nous avons déjà, ce que nous connaissons profondément. Parce que nous sommes nasa, et face aux problèmes, nous pouvons orienter depuis nos racines: nous avons des racines importantes et ces racines nous enseignent beaucoup, et nous pouvons les rechercher et les comprendre pour parler des problèmes. Mais bien souvent nous nous focalisons plus sur le problème que sur la compréhension de nos propres racines. Nous les nasa, on peut s’appuyer sur énormément de nos propres connaissances et expériences, mais bien souvent on les étouffe ; on tente d’étouffer et de détruire nos racines depuis cette histoire qu’ils montrent-là dans le spectacle, depuis la colonisation qui est arrivée et a voulu nous mettre autre chose dans la tête et le cœur, depuis le drapeau de la Colombie… Et c’est pour cela que la résistance, que la lutte sont très importantes. Tout ce qu’ils ont montré là, c’est l’importance de cette racine autour du feu et de la famille autour de ce feu. Parce qu’aujourd’hui, l’argent est plus important que la famille. On parle même plus avec les grands parents. On parle même plus entre parents et enfants. Parce qu’on est collés à la télévision tout le temps, on a l’impression qu’on apprend d’elle. Ou bien on pense que l’éducation, ça doit se faire à l’école… Donc, en conclusion, pour résoudre ce problème, il nous faut revenir à ce que nous-même sommes et savons. Il nous faut faire mémoire. Et ce spectacle sert à ca.


« Le rêve de la mère nature, c’est ça qui nous guide. C’est quoi mon rêve ? Porter le bâton, le chapeau, la jigra. Avoir le droit de marcher et parcourir le territoire, le droit d’être exigent avec la communauté. »(Il parle d’abord en nasa yuwe). Que ceux qui ne parlent pas nasa yuwe m’excusent. Je vais le dire en espagnol. Je me sens très content, vous avez réalisé un théâtre très beau: vous avez montré ce que les grands-parents, ce que les ancêtres nous ont laissé, qu’est ce que c’était la tulpa, qu’est ce que c’était notre propre racine. Moi, en tant que vieux, je ressens de la douleur. Je vois que nous sommes en train de nous détruire nous-même, petit à petit. Parce que les anciens ont laissé un bon exemple, beaucoup de contenu, beaucoup de sagesse, mais on a pas su utiliser cet exemple. Là, comme vous me voyez, j’ai toujours travaillé pour ma communauté. Parce que je ne veux pas que les jeunes se perdent. Je souhaite qu’ils aient un bon environnement, un bon chemin. Mais aujourd’hui, ce qui nous guide, ce à quoi on obéit, c’est seulement ça (il se frotte les doigts) : le maudit billet. Ca c’est ce qui est en train de nous corrompre. J’ai un bon paquet d’années, et je porte mon chapeau, et je porte ma petite jigra (sac en fibres traditionnel). Tisser des chapeaux, tu vois, ça c’est ma vie, c’est grâce à ça que je gagne le pain de chaque jour. Je vends des chapeaux, quand je travaille à la guardia, le soir, je commence à tisser. Et je dis à mon petit fils : « tu dois apprendre à tisser des chapeaux, les femmes doivent apprendre à tisser des jigras, des chumbes… » Ca c’est notre bonheur à nous. Ca c’est le bonheur, la vie garantie. Mais aujourd’hui, on se gâche la vie soi-même, on gâche la vie de l’autre. Vous vous dites sûrement que ce vieux a étudié. Non, j’ai jamais été à l’école. J’ai juste appris à signer. Et de la signature… je me suis mis à marcher. Avec la Guardia j’ai parcouru beaucoup de territoires. Et je me sens content. Et c’est pour ca que je dis qu’aujourd’hui les jeunes nous montrent ce que c’est l’éducation avec leur « Tulpa Tele ». Le rêve de la mère nature, c’est ça qui nous guide. C’est quoi mon rêve ? Porter le bâton, le chapeau, la jigra. Avoir le droit de marcher et parcourir le territoire, le droit d’être exigent avec la communauté. C’est pour ça que je suis venu vous accompagner ce soir, pour voir ce que vous étiez en train de faire. Et je le vois dans ma propre chair, et je me sens très content. Je pourrais encore parler toute la nuit… Merci beaucoup, je me sens content.


« Et là, il y a des enfants, qui dans quelques années vont être en capacité de décider ; et le théâtre est une très bonne manière de parler de la problématique qu’amène la culture de marijuana»

Bonsoir, je voudrais d’abord féliciter le groupe de théâtre pour cette excellente représentation. Je crois que le théâtre est un excellent outil pour faire connaître, dans ce cas, une partie de la culture nasa. Moi par exemple, j’habite ici mais je ne suis pas nasa ; j’avais déjà entendu parler de la tulpa, mais aujourd’hui j’ai pu en apprendre plus. Je crois aussi que vous avez réussi par le biais de ce spectacle de théâtre à faire connaître la problématique que connaît le territoire et que nous connaissons tous, celle de la culture de marihuana. Et il y a une réplique qui m’a retenu l’attention : lorsque quelqu’un dit : « vous, vous avez déjà profité avec la culture du pavot, alors laissez nous vivre de la marihuana. ». Bon, moi, je me dis, à un moment ça a été le pavot, aujourd’hui c’est la marihuana, demain ça peut être autre chose. Et là, il y a des enfants, qui dans quelques années vont être en capacité de décider ; et le théâtre est une très bonne manière de parler de la problématique qu’amène ce genre de culture. Et du coup, je voudrais vous faire une recommandation : ça me paraîtrait excellent que vous montriez ce spectacle dans d’autres territoires, et que vous travailliez avec les plus petits. Parce que ça, aux enfants, ça leur reste gravé dans la mémoire. Parce que sans doute que beaucoup d’adultes leur parlent de ça, mais ils ne le sentent pas comme ils ont pu le sentir aujourd’hui grâce au théâtre.



« Aujourd’hui, le spectacle m’a rappelé le drapeau, l’épée et la croix, qu’ils ont amenés pour étouffer notre tulpa. »

( Parle en Nasa Yuwe) Bonsoir. Je voudrais tous vous remercier. Vraiment, ce qu’on vient de voir, c’est quelque chose qui m’émeut beaucoup. Moi, même si je suis nasa, à partir des années 70, je me suis fatigué d’être nasa, et je suis parti ailleurs, et j’ai commencé à perdre ma langue maternelle, le nasa yuwe. À ce moment, je me suis rendu compte que le nasa yuwe était une langue beaucoup plus dynamique, qui jouait plus, avec beaucoup de double sens, de cœur et tout. Et du coup, j’ai décidé de revenir par ici. En deux ans, j’avais déjà perdu beaucoup de ma langue, et je me suis dit : les grandes choses que l’on a dans la vie arrivent et s’en vont ; alors je suis revenu au nasa yuwe, à la famille, et à la Tulpa. Peu à peu, j’ai récupéré tout ça. Aujourd’hui, le spectacle m’a rappelé le drapeau, l’épée et la croix qu’ils nous ont amenés pour étouffer notre tulpa. Ca m’a rappelé que jusqu’à la conquête espagnole, on vivait comme on voulait vivre, à notre mode, mais qu’avec l’arrivée des espagnols, tout a changé. Eux, ils voulaient être propriétaires de tout. Et de là à 1991, on a survécu plus ou moins, mais en 1991, ils nous ont amené l’institutionnalisation. Parce que l’institutionnalisation aussi est arrivée avec l’homme blanc. Je souhaite que le groupe Ksaw uus puisse faire des recherches plus approfondies, parce que il y a énormément de matériel pour commencer à conscientiser plus. Et parler avec les anciens parce que eux ils connaissent le rêve de vie originaire. Le fait de parler de la Tulpa, ça touche quelque chose de spirituel qui fait réfléchir beaucoup. L’homme blanc est venu changer tout ca seulement pour l’argent. Depuis l’argent, tout à commencé à se corrompre. Comme avec la marijuana. Mais nous pouvons nous réveiller, comme vous l’avez montré.


 


« Et de nouveau tenter de retourner à la racine, mais pas pour marcher pieds nus, sinon parce qu’on est en train de perdre cette manière particulière et précieuse que nous avons de discuter, de sentir et de se réchauffer le cœur. »

J’ai beaucoup aimé le spectacle, cette manière de raconter à travers du rire un problème qui nous affecte… Vous avez réussi à mettre en débat un problème qui touche au cœur des gens. Et de nouveau tenter de retourner à la racine, mais pas pour marcher pieds nus, sinon parce qu’on est en train de perdre cette manière particulière et précieuse que nous avons de discuter, de sentir et de se réchauffer le cœur. J’adore comment ça se termine, ça me laisse énormément d’espoir ; cette manière de danser, de donner de l’énergie à la terre. Et je vous voyais et je me disais : et moi, pourquoi j’ai pas amené mes étudiants ? parce que je me rends bien compte que c’est une manière différente de raconter l’histoire colonisatrice qui nous a effacés. J’aimerai beaucoup que ce spectacle parcourt le territoire, les communautés. Parce que la vérité parvient jusqu’au cœur et te fait méditer. Et je crois que c’est ça l’important de ce spectacle. Et je continuerai à dire que l’art, c’est cette autre manière de dire ce que l’on ne peut pas dire dans les assemblées… Je vous remercie, félicitations.

Le groupe de théâtre Kxsaw üus de Toribio est conformé d’une dizaine de jeunes et adultes de Toribio et alentours passionnés de théâtre et intéressés pour faire de cette pratique un outil de débat communautaire sur leur territoire et au delà. Notre rencontre remonte à avril 2017 ; depuis lors, nous avons partagé de nombreux temps d’ateliers et de laboratoire.

Toribio est un village de montagne habité majoritairement par la communauté nasa. Toribio a toujours été le lieu de nombreux conflits entre la guerrilla et l’armée. Dernièrement, l’augmentation massive des champs de marijuana pour le trafic, approfondit sur le territoire des problématiques comme la présence des groupes armés, l’acculturation des modes de vie, la dés-harmonisation du lien à la terre, les dégâts écologiques dus aux nombreux engrais chimiques, les divisions à l’intérieur de la communauté etc. Les nombreuses coupures d’électricité dues à l’utilisation massive et illégale d’électricité pour éclairer la nuit les champs de marijuana nous ont donné un prétexte pour mettre en parallèle cette problématique et la pratique spirituelle nasa de la Tulpa.

La Tulpa est un des fondements de la spiritualité nasa. Trois ou quatre pierres sont autour du feu. Les pierres sont la première famille qui s’est réunit au moment de la création du monde autour du feu (soleil), pour se réchauffer. Le feu est ce qui brûle les mauvaises énergies, et charge de bonnes énergies. Le feu est la force de vie. La tulpa est un lieu à la fois quotidien et sacré dans la vie des nasa. Traditionnellement c’est le lieu familial où l’on cuit les aliments, le lieu où l’on se retrouve pour cuisiner, raconter sa journée, faire des blagues, tisser ; le lieu où se rassembler, se réunir, pour être forts et unis. Les pierres qui entourent le feu sont les anciens, les grands-parents, ou bien les esprits. En tous les cas, il faut leur offrir de la chicha (bière de mais), des feuilles de coca… partager avec elles ce que l’on consomme.

Le processus de recherche et d’écriture

Le processus de création s’ouvrait donc pour nous sur une double recherche de terrain : à la fois, une recherche depuis l’expérience de la réalité du commerce de la marijuana ici dans le territoire de la personne qui sème à la personne qui la consomme ; à la fois une recherche autour de la pratique de la tulpa.

Improviser pour comprendre le trafic de marijuana

La recherche para rapport aux réalités du trafic de marijuana sur le territoire s’est fait par le biais d’improvisations. Habitant le territoire, tous avaient effectivement une certaine connaissance de cette réalité à travers de récits de proches ou d’expériences communautaires. Nous avons tenté lors de ce processus de garder un point de vue le plus neutre possible, tentant de comprendre les raisons des uns et des autres à agir comme ils le faisaient. La problématique économique, mais aussi le rêve rabâché du « progrès social » et du « développement » sont alors apparus comme des éléments centraux de cette problématique, nous confortant plus encore dans l’idée de l’intérêt de traiter en parallèle la Tulpa, et donc le « rêve originaire » d’abondance dans le lien harmonieux avec la terre.

Se réchauffer le coeur à la Tulpa

Bien sûr nous avons été écouter des anciens nous parler de la Tulpa, de leurs expériences passés, de ce que cela représente etc, mais surtout nous avons voulu aller vivre l’expérience de la tulpa. Nous avons ainsi pu visiter deux tulpas familiales différentes en deux endroits du territoire. Partager autour du feu avec les deux familles, participer à des offrandes, poser des questions, sentir la chaleur, la simplicité, la force de ce lieu-là. Nous en sommes revenus avec beaucoup de sensations, mais aussi de remises en questions. Et moi, chez moi, je ferai une tulpa ?