Txi en txuskaw?

Les lumières s’éteignent.
Silence.
Pssssssssssss, chtttttt, pssss, suuuuuuuu…
Tam tam tam tam…

Et on entend, en nasa yuwe*:

Nos anciens racontent que ce sont les esprits du vent,
qui habitent les recoins les plus profonds du monde,
qui tissèrent les premiers signes de vie:
tous les murmures se croisèrent et se choisirent par pair,
pour créer les sons, les couleurs et les formes,
avec la complicité de l’obscurité, de l’espace et du temps.

On entend une flûte.
Sur l’écran, trois losanges de couleur s’allument…

C’est une jolie matinée de mai.
Nous sommes à San Andres de Pisimbalá, dans le Cauca.
Dans la maison qui accueille les enfants de Kiwe Uma, une école autonome qui travaille depuis l’être et le sentir nasa (voir Kiwe Uma), avec les quatorze enfants de 4 à 15 ans, nous nous regardons avec des yeux ronds, et nous nous demandons :

C’est quoi le temps ?

C’est ce qui court, qui court, et qui ne s’arrête jamais, dit Elier.
Le temps, c’est tous les jours, dit Gilberto.
C’est celui qui nous dit les heures, dit Leo.
C’est celui qui nous trace le chemin à suivre, dit Nes.
Oulala, ça c’est un mot difficile, le temps… dit Sxayah dans un long soupir penseur.
Le temps, ça mord, dit Kxsaw’, qui a tout juste quatre ans.

Cette question, c’est notre question pour toute la création.

Les adultes de l’école se chargeront de nous raconter le temps nasa, le chemin du soleil et celui de la lune, et les tissages des origines. Nous, on se prépare pour parler de la conception du temps imposé par la culture dominante, cette culture dans laquelle nous avons grandi et qui, aujourd’hui encore, maintient le monde sous le contrôle d’une seule et même horloge toute inventée. D’où sont sortis les noms de jours de la semaine ? Et des mois ?

Alors on parle des romains, et on utilise Astérix et Obélix pour montrer aux enfants qui était Jules César. Pour leur expliquer comment cet empire est devenu chrétien, catholique, et comment, plus tard, ses rois ont envahi les terres d’ici avec des armées de soldats et de curés pour imposer leur vision du monde, leurs idées, et leurs temporalités. Comment ces idées ont évolué jusqu’au temps capitaliste globalisé d’aujourd’hui. Les enfants rient à gorge déployée de Chaplin et de ses temps modernes. Il s’impressionnent en voyant les vidéos de la production industrielle des poulets, où l’on tue 10 000 poulets par heure. (Voir Kiwe Uma)
Et puis nous revenons, plus tard, pour fabriquer à partir de cette première question et de tout ce que nous avons vu, réfléchi, et senti un premier spectacle de théâtre de marionnettes. Ce spectacle será présenté, plus tard aux enfants d’autres écoles autonomes nasa du Nord du Cauca, à quelques 300 kilomètres de San Andres de Pisimbalá.

On fabrique une machine à tuer des poulets, et on coud un deuxième vêtement à la marionnette de Jules César pour qu’il représente aussi un gros capitaliste :
Nan mais ces indiens, ils aiment beaucoup trop leurs poules ! et ils en ont seulement trois ! Hahaha ! Allez, venez, je vais vous enseigner comment on tue du poulet ! Suivez moi les gros !

Tout comme dans les autres processus de création que nous réalisons, l’écriture du spectacle se fait collectivement à partir d’improvisations. Une écriture du mouvement et de l’oralité qui va plutôt bien avec le dynamisme des quatorze enfants de Kiwe Uma et la recherche de formes d’écriture et de lecture propres au sentir nasa. C’est ainsi que nous trouvons le titre du spectacle tous ensemble :

Txi en txuskaw – Quel temps fait-il ?

Parfois, nous perdons patience durant les répétitions, un peu dépassés au milieu de ce tourbillon d’enfants d’âges si différents :
Comment on dit concentration en nasa yuwe ?
– Üus Kiptch, disent Nes et Leo.

Et ils nous expliquent que littéralement, cela traduit « se connecter avec le coeur » ; et que le cœur, pour le monde nasa, ce n’est pas qu’un organe individuel, mais c’est aussi l’énergie vitale essentielle qu’unit tous les êtres vivants.

Üus Kiptch, on dit pour essayer. Et tous les enfants, même les plus petits font silence et nous regardent, attentifs.

Et voilà, entre mots magiques et jeux théâtraux, on avance jour après jour dans la création. On écrit en mouvements, entre danses du buen-vivir (vivre savoureux) et opéras de peur du curé, scandalisé par l’ignorance de ces « sauvages ». On s’invente le ballet de envahisseurs en trois temps d’exploitation mondiale, le solo de pets du gros capitaliste qui s’étouffe d’avoir manger trop de poulet d’usine ; on danse la libération de la Mère Terre, et l’expulsion des envahisseurs par la communauté au rythme des tambours et des flûtes.

Abigail, une des fondatrices de l’école nous raconte alors son projet de thèse qui réunit les concepts nasa de la création du monde. Elle nous raconte comment les premiers esprits se sont entre-tissés pour créer les premières couleurs, et comment, de ce tissage sans fin, sont nés Uma et Thai, qui, se joignant, ont à leur tour tissé la vie et le monde.

Un sage de la communauté, ami de la famille, profite d’une longue nuit de palabres pour nous dessiner et raconter les symboles utilisés depuis des milliers d’année pour se référer au soleil à la vie, au temps…. Et c’est à partir de ces palabres que nous créons le début du spectacle, narré en nasa yuwe et représenté en théâtre d’ombres.

Bon, en vrai, au début, c’était pas un truc que les enfants comprenaient très bien, ce machin de « faire un spectacle de théâtre », et encore moins cette manie de répéter et répéter encore et encore. Mais le truc de « la tournée »et donc le voyage pour montrer le spectacle, ça, c’était clair pour tout le monde, et ça nous donnait de la force pour continuer à répéter.

Et c’est ainsi qu’est enfin arrivé le jour tant attendu de mi-novembre où nous sommes tous montés dans une camionnette avec le décor du spectacle destination le Nord du Cauca. Et c’est entassés à vingt dans cette camionnette homologuée pour dix que nous avons traversé le paramo*. Les cinq d’entre nous qui étaient perchés sur le toit de la navette ont pu sentir le froid de la montagne et se prendre du vent plein la figure. L’aventure !

Le spectacle a été présenté deux fois. Dans le Wasakwewe’sx* del Manzano, nous avons transformé la Tulpa* en théâtre, et le public, ravi, nous a demandé de le jouer deux fois ! La deuxième fois, ce fut dans l’un des points de Liberación de la Madre Tierra*, l’idée étant de continuer à tisser ces deux processus qui, chacun en des lieux et de manière différente, travaillent à prendre soin de la culture nasa et de la vie ; à libérer la terre, les têtes et les cœurs du capitalisme… Sur le point de liberación, beaucoup d’enfants et de jeunes ne comprenaient pas le nasa yuwe ; mais c’est là que le public a été le plus réceptif, les rires résonnant dans la tente-théâtre improvisée pleine à craquer. Ce soir-là, les enfants ont donc pu vivre la magie du temps présent partagé propre aux représentations de théâtre, ce cercle vertueux énergétique entre le public et les acteurs qui se chargent mutuellement, et qui donne tout son sens et sa nécessité au théâtre.

Et de nouveau, nous terminons ici par un « à suivre », parce qu’il n’y a pas de point final lorsque le processus est beau, et qu’on garde bien vivantes au bout du cœur les envies de créer, raconter, penser et partager.

Comme dans la conception nasa du temps, où la fin, rejoignant le début, est toujours un recommencement.

*Nasa yuwe: langue originaire du peuple nasa

*Wasakwewe’sx*: nom des processus d’éducation autonome nasa qui existent dans le Cuaca

*Liberación de la Madre Tierra: mouvement de récupération des terres monopilisées par l’industrie de la canne à sucre par les comunautés nasa du nord du cauca