Grande Tombola! On a besoin de vous!

Pour la troisième année consécutive (voir les projets de 2022, 2023), nous partirons le 12 juillet prochain direction la Comunidad de Paz de San José de Apartadó (voir leur site en espagnol ici).

Nous y allons pour poursuivre, avec Ana Mejía Eslava de Les Editions du Carnet d´Or et François Bonté, l’accompagnement de la troupe de théâtre de la Communauté.

Cette année, nous n’avons pas obtenu de financement pour défrayer le transport et l’alimentation de notre séjour, ainsi que le matériel basique nécessaire à la création.

Nous vous proposons donc de soutenir ce projet en participant à notre GRANDE TOMBOLA.

Grand prix: un Panier-Surprise composé de produits bios et créations artisanales de la Communauté, et l’album de chansons Pintando la realidad de Bladimir Arteaga, paysan et chanteur, membre de la Communauté.

Tirage: 25 août 2024.

Achetez votre billet à prix libre dans le formulaire suivant.

Comunidad de Paz de San José de Apartadó: Située dans l´Uraba Antioqueño, en Colombie, cette communauté a été créée en 1997, au beau milieu de la guerre par des centaines de paysans et paysannes pour résister à l´exil forcé causé par la violence perpétuée par les forces militaires et paramilitaires. La communauté de paix a été créé pour pouvoir rester sur les terres et empêcher qu´elles soient exploitées par les entreprises d´extraction minière. Complètement autonome de toute aide gouvernementale, la communauté est basée sur le travail collectif et organique de la terre, la prise de décision en assemblées, la non-violence et la non-participation à la guerre. La communauté a fêté ses 27 ans en mars dernier, quelques jours après l’assassinat de deux de ses membres, Nallely et Edinson. Ce sont plus de 300 victimes qui sont commémorées chaque année.

Résidence de création pour Les Contes du Cerf en France
octobre-décembre 2023

Il fût un temps où les arbres, les animaux et les hommes parlaient la même langue. Aucun être, qu’il soit immense ou minuscule, ne se sentait supérieur aux autres. La magie était comme un serpent qui se mord la queue. Mais le serpent a été tranché en deux. La tête est montée vers le ciel, à la recherche de la vertu, alors que la queue est restée sur le sol, aux côtés des autres êtres de la Terre Mère. Depuis lors, la tête cherche à détruire la queue.

L’intention des Contes du Cerf est de parcourir les Terres Fertiles, recompilant et racontant les histoires de résistance de peuples autochtones. Les vents nous ont d’abord, en 2019, emportés vers l’un des confins du Continent: l’Alaska. Puis, le vent a tourné vers les Terres antiques, l’Europe, nous soufflant qu’il y avait quelque chose à faire sur cette terre lointaine qu’on appelle France, terre qui est aussi la nôtre et le point de rencontres de nos chemins.

Nous savions que nous aurions les conditions matérielles et le temps nécessaire pour créer. Nous savions que nous aurions, aussi et surtout, le soutien inconditionnel et inestimable de notre famille pour l’enthousiasme, l’affection et la logistique: une production de rêve!, et la présence d’ami.es de long chemin qui offriraient à l’intention du Cerf leurs regards précis, précieux et généreux.

Deux mois avant le voyage, la construction des marionnettes bâtait son plein. Nous voulions que tous les matériaux des marionnettes représentant les peuples autochtones proviennent de la terre, de notre entourage, de la rivière à côté de la maison. Nous voulions l’argile faite masque, et l’iraka fait ventre, la caña brava faite chapeau. Mais nous n’avions jamais fait ça! Après maintes offrandes à la forêts, tentatives vaines et têtes cassées, l’argile et le feu eux-mêmes nous ont guidé pas à pas. Les têtes, les mains, les pieds sont apparus, marqués par la flamme, nés de nouveau dans les cendres.

Les corps se sont tissés de bambou et de palmes. Et juste avant de prendre l’avion, les marionnettes étaient terminées, dans leur première phase tout du moins. Tekik, Ixt (chamán d’Alaska) du Peuple Tlingit de Alaska, et Etelvina, Ancienne du peuple Nasa.

Résidence au centre culturel Grain de Sel, Séné, Bretagne


Notre première résidence s’est réalisée à Séné, en Bretagne, au Centre culturel Grain de sel.
C’est là que, au bord du golfe du Morbihan, a commencé une nouvelle étape de la création.

Nous avons passé deux semaines à mettre à l’épreuve de la scène toutes les idées qui nous étaient passées par la tête, les matériaux que nous avions fabriqués, les textes que nous avions commencé à ébaucher en espagnol et à traduire en français.

Nous avons découvert les nouveaux masques au plateau, l’Homme moderne et le Cerf-conteur se sont retrouvés, les marionnettes sont sorties de notre valise. Face à la force du masque de l’Homme Moderne, et au besoin de transformation des espaces des différents contes, nous avons simplifié notre scénographie, et l’avons finalement réduit à une immense feuille de papier blanc.

Durant ces deux semaines, notre amie et marionnettiste Chloée Sanchez nous a accompagné en tant que regard extérieur pour observer avec nous les premiers pas du Cerf sur le grand plateau du théâtre. Avec patience, confiance et beaucoup d’amour, elle a déniché dans nos mouvements désordonnés des pistes précieuses, guidé nos mots et gestes, agrandi nos esquisses timides, et piégé en embuscade la poésie dans les personnages et les histoires.

La rencontre avec le public a été périlleuse, fragile et fort intéressante. Cela nous a permis de nous rendre compte de la nécessité de concrétiser certaines images. Mais aussi et surtout de nous poser des questions fondamentales. Que ressent un public français face à la figure archétype de l’Homme moderne? Que lui renvoie les histoires de colonisation et de résistance à cette colonisation? Certaines images qui étaient pour nous très claires étaient plus confuses pour certains spectateurs… Les allusions à la colonisation pouvaient être ressenties comme violentes pour d’autres… Nous avons pris conscience de manière extrêmement forte que chaque public était situé dans un contexte, une histoire, une position dans la grande Histoire des peuples et des dominations, et qu’il n’était pas si simple de penser un tel spectacle pour des publics aussi différents que celui des communautés des Terres fertiles, et celui des bourgs européens. Mais n’était-ce pas là l’enjeu, justement, d’un tel rêve?

Résidence à la Batysse, compagnie l’Ateuchus, Pélussin, Rhône-Alpes

Notre seconde résidence s’est déroulée à La Batysse, lieu dédié au Arts de la Marionnettes co-dirigé par la compagnie l’Ateuchus à Pélussin, en région Rhône-Alpes, projet grâce auquel nous étions soutenus économiquement pour 10 jours de travail au plateau dans le cadre de l’appel à Résidence d’artistes. Notre super production familiale nous avait transporté en voiture depuis la Bretagne et s’occuperait de notre rejeton le temps nécessaire à cette seconde étape de création.

La Batysse n’était en rien un lieu inconnu pour nous. L’amour et l’intérêt pour l’art des marionnettes que nous partageons avec Gabriel Hermand-Priquet de la compagnie l’Ateuchus nous avaient amené à plusieurs reprises jusqu’à cette ancienne bâtisse transformé en musée dans les contrebas du Mont Pilat. C’est encore le vent qui nous a reçu cette fois-là, allant et venant par bourrasques, jouant à faire tomber les dernières feuilles de l’automne du grand tilleul planté au milieu de la cour intérieure.

Nous avions décidé de dédier cette résidence à l’écriture marionnettique: travail d’écriture des contes, écriture en mots et surtout en mouvements. Nous avons donc préciser la scénographie de la pièce pour pouvoir mettre à disposition des marionnettes des espaces plus précis et solides que l’immense feuille de papier blanc.

Dans la cour de la Batysse, toutes les feuilles du tilleul étaient maintenant tombées et volaient en tourbillons. Il faisait un froid glacial, et de petits flocons de neige tourbillonnait comme les feuilles. Le mont Pilat était tout blanc.

Gabriel était arrivé en même temps que la neige, avec son enthousiasme et sa fascination des marionnettes. Durant quatre jours nous avons travaillé sous son regard de marionnettiste passionné, hors pair, précis et bienveillant à écouter le papier, écouter les marionnettes, s’écouter tous les deux en scène. Il nous a guidé dans une écriture entre mouvements et mots, où chaque langue a sa place et son espace. Que les mots ne cherchent pas à tout expliquer, que les marionnettes vivent au présent et racontent silencieusement.

Et c’est dans une bourrasque de vent qu’est arrivé le public dans la petite salle de répétitions pour l’apéro rencontre cher à la Batysse. Ce soir-là, 25 personnes ont alors accompagné le tout premier voyage de Tekik, ikt (chamán) tlinglit (Alsaka) à travers le temps, se perdant et se retrouvant entre les monts enneigés d’Alaska, alors que la cour intérieure se couvrait de flocons blancs. Les regards brillaient à la fin de la petite présentation, signe que Tekik avait commencé à exister.

Paris, avec Clara Guenoun, compagnie Les gens qui content
Nous avons ensuite travaillé une journée à Saint-Denis avec Clara Guenoun, conteuse de la compagnie Les gens qui content. Avec son enthousiasme aimant et son énergie débordante, Clara a écouté les histoires en chantier des Contes du Cerf et les a guidées pour que les mots éclosent, que le rythme de la parole soit comme une musique, et les émotions des acteurs puissent se partager aux bons moments. Elle nous a ainsi transmis quelques clés très importantes de l’art du conte, et surtout, la grande envie de continuer l’aventure.

Résidence au Grandiloquent, salle de la compagnie Les Arts paisibles, Melrand, Bretagne

La dernière résidence de cette saison en France s’est déroulée dans la campagne du centre Bretagne, à Melrand, dans la salle de théâtre de la Compagnie Les Arts Paisibles appelée Le Grandiloquent, une ancienne grange transformée en théâtre.

Durant une semaine, nous nous sommes mis à la tâche de construire et répéter sommairement une première maquette initiale de la pièce composée de la partition en mouvements de l’Homme moderne et des deux premiers contes, celui de Tekik et celui d’Etelvina. Chaque matin, après un délicieux café-pain d’épices partagé avec nos hôtes Catherine et Lionel, nous rejoignions la grange pour nous mettre à l’ouvrage. Nous avions sans doute sous-estimé notre tâche et le rythme fût très soutenu.

La présentation de fin de résidence était prévue le 21 décembre, jour du solstice d’hiver. Un public nombreux a rempli la petite salle du Grandiloquent. Devant les yeux des spectateurs, l’Homme moderne se débattait à un rythme effréné entre son réveil, son ordi et son oreiller; dans ses rêves, le conteur à tête de cerf faisait sonner son tambour, Etelvina bataillait contre le monstre de la monoculture de canne à sucre, Tekik traversait l’Histoire, résistant à chaque époque de colonisation et puisant sa force des monts d’Alaska…

Les spectateurs ont pu ensuite nous faire part de leurs ressentis à la fin de la présentation, entre questions de compréhension, inconfort pour certains face à la figure de l’Homme moderne, et émotions fortes face aux histoires de résistance. L’échange fût riche.

Vous êtes des passeurs des récits, il faut surtout continuer… nous dit une spectatrice avant de partir. Nous nous gardons cette phrase au cœur pour continuer ce voyage qui ne fait que commencer… Et puis maintenant, c’est sûr, nous viendrons collecter ici des histoires de résistance des peuples des « terres antiques » qui continuent de rêver que le cerf et d’autres êtres puissent de nouveau courir librement à travers les forêts.

Télecharger le dossier 2023

Remerciements infinis à:

Laurence Pelletier

Hélène Martin, Centre culturel Grain de Sel

Chloée Sanchez -cie Ruska

Gabriel Hermand-Priquet -cie l’Ateuchus

Hélène Martel -cie l’Ateuchus

Clara Guenoun -cie Les gens qui content

Catherine Dartevelle et Lionel Épaillard -cie Les Arts paisibles

Avec le soutien de:

Centre culturel Grain de Sel, Séné, Bretagne

Compagnie l’Ateuchus

La Batysse, lieu dédié aux Arts de la marionnette, Pélussin, Rhônes-ALpes

Compagnie Les Arts Paisibles

Le Grandiloquent, Melrand

Et la Production familiale de rêve, logistique et affective:

Chantal, Olivier, Mariette, Johan, et Martin

Kiwe Uma üus wewek. Parler depuis le cœur de la Terre Mère. C’est le nom de la pièce de
théâtre créée avec les enfants, les jeunes et les adultes du processus éducatif Kiwe Uma.
Cette pièce qui mêle théâtre de marionnettes, théâtre d’ombre et jeu d’acteur, est
l’aboutissement de deux années de travail collectif, de recherche, de création, de
construction, d’expérimentation, en vue de transmettre le sens profond qui guide ce
processus éducatif. Entre juin et aout 2023, nous avons réalisé une tournée de la pièce dans
le Cauca, afin de porter cette parole à d’autres communautés et de dialoguer avec elles.
Embarquée dans tous types de transports, camion, chiva ou jeep, la troupe composée d’une
vingtaine de personnes a parcouru le Cauca pour jouer la pièce, non pas dans des théâtres
ou des lieux culturels, mais directement auprès des communautés : dans des villages, sur des
terres en voie de libération, dans des écoles communautaires. Chaque représentation était
une nouvelle opportunité de dialoguer avec le public. En effet, la pièce soulève différentes
questions qui font échos aux réalités des différents territoires : la question de la langue
maternelle, du rapport à la Terre Mère, du rapport à la pensée occidentale et aux
technologies, l’histoire coloniale et ses réminiscences dans le présent. Dans un voyage à la
fois drôle et grave, les voix des enfants de Kiwe Uma sont prêtées aux marionnettes et aux
personnages qui représentent Christophe Colomb, la reine de Castille, la guerrière La
Gaitana et les communautés autochtones en résistance, mais aussi Elon Musk et d’autres
personnages actuels. Les scènes se succèdent pour raconter la colonisation et cette fracture
qui persiste entre deux visions du monde : d’un côté, celle qui veut s’approprier toujours
davantage, coloniser toujours plus loin, et exploiter le monde comme s’il était jetable ; et de
l’autre, celle qui s’applique à défendre la Terre Mère et tous les êtres qui la composent, pour
vivre en harmonie avec elle.

Une tournée théâtrale, c’est un moment très spécial, intense, mais incroyablement riche.
Nous avons réalisé 9 représentations. Pour chacune d’entre elle, nous avons fait la
connaissance d’un territoire et d’une communauté, nous avons discuté, échangé, visité. Par
les mots, par les images, et par le cœur. Autour de la tulpa, ou bien d’un sancocho. Toujours
avec la certitude d’être au bon endroit. À la fin, la fatigue s’est faite sentir, mais nous
sommes heureuses et heureux d’avoir pu diffuser une parole si peu entendue, celle d’une
nouvelles génération nasa enracinée avec la Terre Mère, décidée à la protéger coûte que
coûte et à cheminer avec elle. Une parole bien ancrée, avec une portée infinie, car c’est une
parole desde el corazon de la Madre Tierra, depuis le cœur de la Terre Mère.

Afin de garder des traces de ce moment magique, nous avons réalisé une vidéo qui retrace la
tournée disponible via ce lien.

Fouillis de bruits, bruissements de feuilles. C’est une bande de petits singes à tête blanche. Drôles et tendres comme des singes. Du haut de leur arbre, ils saluent notre cortège de petits cris et d’acrobaties de haut niveau. Sur une branche en contrebas, un iguane fait quelques pas, très doucement, de son rythme sûr d’animal vieux comme la Terre. On a le nez en l’air, la bouche ouverte, le cœur émerveillé. Les ami·e·s de la Comunidad de Paz nous regardent en riant, se moquant gentiment de notre étonnement béat de citadines et citadins occidentaux. La compagnie des singes, des iguanes, des aras, des tigrillos… c’est chose commune, ici. Nous reprenons notre marche au milieu des blagues qui fusent, essayant de rattraper le cortège des enfants courant en ribambelle, de Blacho et sa guitare, des anciens et des anciennes, des jeunes tenant les banderoles peintes de couleurs vives…


* Non à la privatisation de l’eau, oui à la protection de nos rivières

Aujourd’hui, le 23 mars 2023, jour du 26ème anniversaire du début de leur résistance en communauté, les membres de la Comunidad de Paz ont décidé de réaliser une marche le long de la rivière de la Serranía del Abibe. C’est la veine principale de leur territoire, ce territoire qu’ils habitent et défendent avec tant de ferveur depuis 26 ans. Territoire qui aujourd’hui est menacé, plus que jamais.

La nouvelle est tombée, tranchante et sèche, il y a quelques semaines.

Pas d’étonnement, rien de nouveau. C’est la sentence murmurée depuis tant d’années, enfin prononcée à haute voix. Le lien de causes à effets de deux décennies de massacres, de déplacements, de non-lieux, de non-dits, de persécutions, d’injustices. Le pourquoi de cet acharnement pour priver les paysan·ne·s de leurs terres. Et priver cette terre de ses habitant·e·s, des ses aimant·e·s, de ses défenseur·se·s. 8 projets d’extraction minière ont été signés dans la Serranía del Abibe. Du sable et des roches à transformer en ciment. Du ciment pour construire le tout nouveau port Antioquia. Port d’où seront exportés du calcaire et du charbon. Du calcaire et du charbon qui seront eux aussi arrachés au fleuve, aux montagnes, à la terre. Pour aller grossir les bénéfices de quelques entreprises nationales et transnationales.

La nouvelle, bien qu’attendue, nous laisse abasourdi·e·s. Dans l’oreille semble bourdonner le bruit des machines qui se rapprochent et qui pourraient très bientôt faire taire les singes à tête blanche et couper court à la marche millénaire des iguanes.

Mais les cris des enfants nous rappellent au présent. Notre cortège bariolé et bruyant se fraie un chemin à travers bois et hameaux pour arriver jusqu’à l’orée de la vallée. Le pas des membres de la communauté est sûr et rapide. Leurs pieds connaissent chaque caillou du chemin. Ce territoire, c’est leur maison. Nous descendons dans le lit du fleuve, large, très large. Au sol, les grosses pierres, les cailloux, le sable; l’eau tiède qui caresse les pieds nus et baigne les petits. À l’horizon, les montagnes couvertes d’arbres grands, gros, anciens. Dignes et fiers. Qui paraissent invencibles. Volenderas, Yarumos, Arból del pan, Guayacan, Mano de oso, autant de toits pour tous les oiseaux qui panachent le ciel… Nous sommes si petit.e.s tout au milieu. Faisant partie.

Plus loin les machine sont déjà entrées. Le lit est tout retourné. D’immenses tas de chaque côté escortent un mince filet d’eau au milieu, semblant l’inciter de leur hauteur à filer droit, à ne pas faire trop de remous. Mais on n’empêche pas l’eau de courir, tout comme on n’empêche pas les paysan.nes d’aimer et de travailler leur terre. En tous cas, pas ceux-là, pas celles-là, qui choisissent depuis 26 ans de braver la mort, la torture, l’humiliation pour continuer à habiter leur territoire, la Serranía del Avive.

Une des banderole flotte au vent, dans la mélodie du chant de Blacho.

Nous créons autonomie et liberté pour défendre la vie et faire communauté.

Cela fait déjà trois semaines que nous sommes arrivé.e.s à la Comunidad de Paz. Giovanna, Francois, Ana, Myriam, Jorge, Perrine, Nehuen, nos trois tonnes d’envies d’apprendre, de rencontrer, de créer, et cet objectif petit et grand à la fois, comme un prétexte pour se réunir et construire: créer une pièce de théâtre avec la troupe de théâtre de la Comunidad de Paz, pour la présenter le jour de l’anniversaire de la communauté.

Pour cette deuxième année, le sujet de la pièce est très vite arrivé. La troupe de la communauté l’a formulé comme une urgence. Raconter ce qui se trame pour cette vallée, pour ce fleuve, pour cette communauté. Ce qui se trame maintenant et depuis des années: laisser place nette pour l’exploitation des entreprises à l’appétit sans fin. Nous nous sommes donc mis à l’ouvrage, petit.es et grand.es.

Trois semaines de rencontres chaleureuses et enthousiastes. Constructions de masques faits des calebasses des arbres de la communauté ; cercles de danse déjantés pour rire et se chauffer ; montagnes de cartons pour jouer, découper, peindre ; défilés de personnages étranges et inquiétants ; orchestres magiques pour porter la voix; jeux pour prendre confiance ; peintures géantes pour représenter les montagnes vertes de l’Avive, les champs de cacao et de maïs, les maisons où être heureux, le fleuve où se baigner…

La toute nouvelle « Maison des rêves », espace construit spécialement pour toutes les activités culturelles de la communauté, a fait salle comble à l’occasion de la présentation de la pièce. Silence et attention absolues dans le public. Des rires, des larmes, de l’admiration, des applaudissements, longtemps.

On ne vous racontera pas la pièce parce qu’on espère que vous la verrez un jour. On vous dira seulement que c’est un hibou visionnaire et un perroquet bavard qui y racontent l’histoire ; que l’on y voit des paysan.e.s qui pêchent, qui chantent, et qui vivent contents ; des gens bizarres aux casques jaunes qui mesurent tout ce qu’ils voient, et confondent poissons et charbon ; un certain Paramillo qui offre des tongs en échange d’une signature ; des fusils dans l’obscurité ; des bougies allumées, à l’instar de la communauté; une réunion au sommet entre gens masqués ; un futur dystopique pas si dystopique où les machines dévorent les montagnes et le fleuve se transforme en route… On vous dira aussi que cette histoire n’est pas finie.

Les machines arriveront-elles à couper court au pas millénaires des iguanes? Le fleuve se transformera-t-il en route?

La seule chose que nous savons c’est que si nous donnons des porte-voix au hibou et au perroquet, si nous faisons voyager ce paysage tellement vivant de l’Abibe, si nous ébruitons la menace qui pèse encore et toujours sur la communauté et son territoire, c’est un grain de sable de plus dans la chaussure des puissants; une mélodie que colporte le vent contre l’imaginaire dominant; un tout petit peu d’eau versée dans le réservoir des machines, pour enrayer le supposé progrès et faire se tordre de rire les petits singes au pelage blanc.

Ont participé à ce projet:

Francois Bonté
Giovanna Di filippo
Ana Mejía-Eslava
Jorge Agudelo Echeverry
Perrine Capon
Myriam Cheklab

Comunidad de paz de San José de Apartado: Située dans l´Uraba Antioqueño, en Colombie, cette communauté a été créée en 1997, au beau milieu de la guerre par des centaines de paysans et paysannes pour résister à l´exil forcé causé par la violence perpétuée par les forces militaires et paramilitaires. La communauté de paix a été créé pour pouvoir rester sur les terres et empêcher qu´elles soient exploitées par les entreprises d´extraction minière. Complètement autonome de toute aide gouvernementale, la communauté est basée sur le travail collectif et organique de la terre, la prise de décision en assemblées, la non-violence et la non-participation à la guerre. La communauté a fêté ses 27 ans en mars dernier, quelques jours après l’assassinat de deux de ses membres, Nallely et Edinson. Ce sont plus de 300 victimes qui sont commémorées chaque année.

Projet soutenu par l’organisation Non Violence XXI

Illustrations de Ana Mejia Eslava, Les Éditions du Carnet d’Or